Saga Vieille Montagne - Episode 4 - La mine de Moresnet, entre utopie et esprit pionnier

 

 

Dans l’épisode 3, j’avais concentré le récit sur l’irrésistible développement de l’usage du zinc, notamment à Paris, grâce au Baron Haussmann, et lors des grandes expositions de 1889 et 1900.

Mais d’où venait finalement ce minerai de zinc ?

En fait, de la fameuse mine de l’Altenberg (de la Vieille Montagne), qui a par la suite donné son nom à notre entreprise, située dans un micro-territoire, niché entre les Pays-Bas et la Prusse.

A la fin du XIXème siècle, cette zone neutre fut un incubateur de pratiques sociales pionnières et de tentatives utopistes appelant à une Société nouvelle.

Focus sur cette histoire peu banale et méconnue.

Un statut extraordinaire, dû à une incongruité de l’histoire

Apres la chute de Napoléon en 1815, le Congrès de Vienne dût redéfinir les frontières en Europe, en particulier celles entre la Prusse et les Pays-Bas.

A proximité de Kelmis (à 50 kms à l’est de Liège), où se trouvait une importante mine de zinc et de plomb, les deux pays ne parvinrent pas trouver à un accord. Après maints pourparlers, un contrat spécial appelé « le contrat des frontières » fut signé en 1816. Il fût décidé de partager la commune de Moresnet en trois parties. Le village de Moresnet revint aux les Pays-Bas et le territoire de l´actuel Neu-Moresnet à la Prusse. La partie restante, autour de Kelmis et de sa mine de zinc, reçu un statut neutre.

C´est précisément ce territoire, doté de sa riche mine de zinc et de son statut extraordinaire (géré sous le droit français mais régit à la fois par un commissaire de la Prusse et un commissaire des Pays-Bas !), qui entra dans l´histoire sous le nom de Moresnet-Neutre.

En 1830, la révolution belge donna son indépendance à la partie sud du royaume des Pays-Bas. L´état indépendant de la Belgique annexa le village de Moresnet et bénéficia du transfert des droits d´administration du territoire de Moresnet-Neutre.

Actions sociales exceptionnelles à Moresnet-Neutre

En 1816, le territoire ne comptait que 256 habitants. L’activité florissante de la mine ajoutée au développement économique et industriel de cette fin du XIXè siècle fit croître rapidement la population. Si en 1830 on comptait déjà plus de 500 habitants, en 1858, leur nombre avait plus que quintuplé !

Tout en exploitant intensivement la mine, la « Société des Mines et des Fonderies de la Vieille Montagne (fondée en 1837) (lien épisode 1) avait une certaine influence sur ce territoire neutre. Certains des directeurs furent nommés bourgmestres. La maison communale fut hébergée dans des locaux de la société.

Avec le recul, on peut dire que Moresnet-Neutre fut comme un incubateur social car il permit à la « Vieille Montagne » des avancées étonnantes en matière de pratiques sociales. En 1857, la société fit ériger une école à son propre compte, mettant l’un de ses surveillants à la disposition du bourgmestre comme garde champêtre ! Les habitants bénéficièrent de l´octroi des soins médicaux et de tarifs favorables pour le financement de la construction de leurs propres maisons.

Les archives que j’ai pu consulter laissent à penser que cette attitude positive était due à la volonté des dirigeants de la Vieille Montagne de garder à proximité de l’usine et à son service les meilleurs ouvriers et les meilleurs employés, mais aussi de voir leurs familles s’épanouir pour le bien de tous..

Pour ces habitants, d’autres avantages se cumulaient sur ce territoire neutre. Ils pouvaient distiller sans taxes et pour leurs propres besoins des boissons alcoolisées. Jusqu´en 1847, ils échappèrent au droit de milice. Par ailleurs, les importations de biens et de denrées en provenance des pays limitrophes s’effectuaient sans droits de douane. Les impôts y furent sensiblement réduits, alors que le niveau de vie et les salaires étaient bien plus élevés que dans les « pays » voisins.

Dr Wilhelm Molly*, le médecin humaniste et espérantiste de la « Vieille Montagne »

Le récit de l´histoire de Moresnet-Neutre est incomplet si on n´accorde pas une place de choix au légendaire Docteur Wilhelm Molly.

En 1863, ce généraliste né à Wetzlar en Allemagne vint d’abord s´établir à Neu-Moresnet pour y ouvrir un cabinet médical. Il se fit vite un nom parmi la population locale, soignant ses patients à des tarifs très préférentiels. Lorsqu´il parvint à vaincre une épidémie menaçante de choléra, sa popularité monta en flèche et il fût désigné comme médecin au service de la « Vieille Montagne » et s’établit dans le territoire neutre.

Humaniste et excellent praticien, le Dr Wilhelm Molly nourrissait des velléités d’indépendance pour le territoire où il vivait. Il fonda ainsi une poste et émit illégalement avec ses amis des timbres postes ! En 1906, il contacta le professeur français Gustave Roy, le président de la Chambre de Commerce et d'industrie de Paris

Leur objectif : créer AMIKEJO (=lieu de grande amitié), le premier état libre espérantiste à Moresnet-Neutre ! En 1908, ils organisèrent une réunion de propagande au local des Carabiniers. Toute la population y fut rassemblée pour entendre des discours en faveur de l´instauration du nouvel état. A cette occasion, la fanfare de la « Vieille Montagne » interpréta même la marche « Amikejo » destinée à devenir l’hymne national !

Le territoire neutre se dota aussi d’un drapeau, dont les 3 bandeaux horizontaux noir, blanc, bleu furent probablement repris des armoiries de la Vieille- Montagne. Apres cette manifestation, plusieurs journaux internationaux évoquèrent comme très crédible la création d´un état espérantiste á Moresnet-Neutre ! Le quatrième congrès espérantiste à Dresde décida même de préférer Moresnet-Neutre à La Haye (Pays-Bas) comme centrale mondiale de l´espéranto !

Mais la raison d´être du territoire neutre avait déjà disparu en 1895 avec la fin de l´exploitation de la mine de zinc. Dès lors, la Prusse tenta à plusieurs reprises d´annuler le statut « temporaire » du territoire. Les négociations n’aboutissant pas avec la Belgique, les Prussiens utilisent la force, notamment en recourant à des actes de sabotage ! Ainsi en 1900, l’alimentation en électricité fut coupée et les lignes téléphoniques interrompues. Le début de la Première Guerre Mondiale, en août 1914, avec l’entrée des troupes allemandes sur le territoire, allait mettre un terme à la neutralité de Moresnet-Neutre.

En 1919, le Traité de Versailles annula définitivement l´indépendance du territoire.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette zone entrée dans l’histoire ?

Sur les 60 piquets de limitation de la frontière du territoire neutre, il en reste encore une cinquantaine à leur emplacement initial, comme si le territoire neutre existait toujours!

Le Musée de la Vallée de la Gueule est tout entier consacré à cette incroyable aventure humaine et industrielle.

La municipalité de Kelmis-La Calamine a décidé en 2015 de racheter l’ancienne maison directoriale de la « Vieille Montagne » - un bâtiment de style art nouveau géométrique datant de 1910 dont la toiture en zinc est d’origine! - pour y transférer ce musée.

Nous sommes fiers chez VMZINC de participer à ce projet symbolique qui nous permet de revenir dignement à nos racines.

 

*1838- 1919

  Chronique de Roger Baltus